CHAPITRE 4

Le lendemain matin, le port était noyé dans un de ces brouillards à couper au couteau qui annoncent l’automne et souvent aussi la pluie. Garion constata, en aidant ses compagnons à faire monter les chevaux à bord, que les mâts des navires environnants disparaissaient dans la grisaille à quelques coudées à peine au-dessus de leur tête. Silk était campé à la poupe du navire et bavardait avec le capitaine.

— N’ayez crainte, Votre Altesse, disait celui-ci lorsque Garion s’approcha d’eux. Le couvercle devrait se lever quand nous serons à quelques milles au large. Il souffle une brise régulière dans le détroit entre la Melcénie et le continent.

— Tant mieux, répondit le petit Drasnien. Je n’aimerais pas que nous rentrions dans quelque chose. À combien de temps estimez-vous la durée de la traversée ?

— Nous devrions être à Melcène en fin de journée. C’est assez loin, mais nous avons le vent en poupe. Seulement le voyage de retour risque de prendre plusieurs jours.

— Tout devrait être à bord d’ici peu, annonça Silk.

— Nous lèverons l’ancre dès que Votre Altesse donnera le signal du départ.

Silk hocha la tête et rejoignit Garion, accoudé au bastingage.

— Ça va mieux ? demanda-t-il.

— Comment ça ?

— Tu étais drôlement en rogne, ce matin.

— Excuse-moi. J’en ai gros sur la patate.

— Répartis le fardeau, suggéra Silk. Les soucis s’allègent quand on les partage avec des amis.

— Nous approchons du but, tu comprends. Même si la rencontre n’a pas lieu dans ces îles, ce n’est plus qu’une question de mois.

— Ah, tant mieux. Je commence à en avoir marre de vivre à cheval.

— L’ennui, c’est que nous ne savons pas comment tout ça va finir.

— Bien sûr que si. Tu vas affronter Zandramas, la couper en deux par le milieu avec ton grand couteau et ramener ta femme et ton fils à Riva, d’où ils n’auraient jamais dû partir.

— Nous n’en savons rien, Silk.

— Nous ne savions pas non plus que tu allais sortir victorieux du duel contre Torak, et tu l’as tout de même bien étendu pour le compte. Un garçon qui défait des Dieux en combat singulier n’a pas grand-chose à craindre d’une sorcière de seconde zone.

— Qu’est-ce qui te fait dire qu’elle est de seconde zone ?

— Ce n’est pas une Disciple de Torak, que je sache. Au fait, on dit peut-être Disciplette, pour une femme ?

— Ne me demande pas ça à moi, fit Garion avec un petit sourire, puis il se rembrunit. Je crois que Zandramas est hors cadre. C’est l’Enfant des Ténèbres, ce qui fait d’elle une adversaire plus redoutable qu’un Disciple normal. Si seulement je savais ce qu’on attend de moi ! s’exclama-t-il en flanquant un coup de poing sur le bastingage. Quand j’ai affronté Torak, je le savais. Cette fois, je n’en ai aucune idée.

— Tu recevras les instructions nécessaires en temps utile, j’en suis sûr.

— Mais si je le savais, je pourrais m’y préparer.

— Quelque chose me dit qu’on ne peut pas se préparer à ce genre de chose, Garion. Tu as suivi la piste tout du long jusqu’au port, hier soir ? demanda-t-il pour changer de sujet.

— Les deux pistes, même, acquiesça Garion avec un hochement de tête. Zandramas et le Sardion sont bien venus jusqu’ici. Nous sommes à peu près sûrs qu’elle est allée à Melcène, quant au Sardion, les Dieux seuls savent où il est passé.

— Si tant est qu’ils le sachent eux-mêmes.

Une grosse goutte d’eau tomba du gréement qui disparaissait dans le brouillard, au-dessus d’eux, et s’écrasa avec un petit floc ! sur l’épaule de Silk.

— Pourquoi moi ? se lamenta le petit Drasnien.

— Qu’y a-t-il ?

— Chaque fois que quelque chose de mouillé tombe du ciel, c’est sur moi.

— C’est peut-être un signe, répondit Garion avec un grand sourire.

— Ça y est, Capitaine, appela Silk, lorsque Toth et Durnik eurent fait descendre les derniers chevaux dans la cale. Vous pouvez lever l’ancre !

— À vos ordres, Votre Altesse, acquiesça le capitaine, puis il se mit à brailler : Laarguez les amarres !

— Dis donc, Silk, je voulais te demander quelque chose, reprit Garion. Toi qui t’ingénies généralement à faire oublier ton titre, depuis que nous sommes arrivés en Mallorée, tu en fais un de ces fromages… !

— C’est une façon amusante de présenter les choses.

— Tu vois très bien ce que je veux dire.

— Dans le Ponant, mon titre est plutôt un fardeau, répondit Silk en jetant un coup d’œil par-dessus bord aux ordures qui montaient et descendaient dans l’eau, entre la coque et le quai. Ça fait m’as-tu-vu et c’est plus gênant qu’autre chose, finalement. En Mallorée, il en va tout autrement. Pour être pris au sérieux, il faut être noble. Je le suis, alors j’en profite. Ça m’ouvre certaines portes et ça me permet de traiter avec des gens qui n’auraient pas une seconde à consacrer à Ambar de Kotu ou Radek de Boktor. Mais au fond, tout ça c’est du pareil au même.

— Alors quand tu prends des grands airs et que tu fais l’important – pardon de te dire ça –, c’est juste pour la galerie ?

— Évidemment. Tu ne t’imagines pas que je suis complètement taré, tout de même ?

Mais Garion venait d’avoir une étrange intuition.

— Le prince Kheldar serait donc un personnage de comédie, comme Ambar et Radek ?

— Exactement.

— Et le vrai Silk, où est-il ?

— Ça, Garion, c’est difficile à dire, soupira le petit homme au museau de fouine. Il y a des moments où je me demande s’il n’a pas disparu il y a des années. Descendons, suggéra-t-il après avoir vainement tenté de scruter le brouillard. J’ai remarqué que ces matins cotonneux avaient le chic pour susciter des réflexions moroses.

À deux milles de la côte, le ciel se teinta d’ocre et le brouillard commença à se dissiper. La mer, à l’est du continent malloréen, s’enflait en interminables rouleaux venus de l’autre côté du monde. Le vaisseau courait vent arrière, sa proue fendant la houle, et vers la fin de l’après-midi, la plus grande des îles de Melcénie se dessina sur l’horizon.

Le port de Melcène grouillait de vaisseaux multicolores, grands et petits, venus de tous les coins de Mallorée. Le capitaine de Silk se faufila prudemment un chemin entre les coques qui s’entrechoquaient, bercées par les flots, et mouilla l’ancre le long d’un quai de pierre. Le temps qu’ils aient fini de débarquer, il faisait presque nuit. Silk les mena chez lui par les larges rues, d’une propreté méticuleuse, bordées de maisons imposantes. Melcène semblait être une ville calme, presque ennuyeuse. On y aurait vainement cherché la frénésie qui caractérisait tant d’autres métropoles. Les habitants étaient vêtus de couleurs sobres et marchaient avec dignité. Les colporteurs ne vantaient pas leurs marchandises à grand renfort de cris et de hurlements, contrairement à ce qui se passait dans les cités moins guindées qu’ils contribuaient à emplir de leur brouhaha. Bien qu’étant sous les tropiques, la Melcénie jouissait d’un climat agréable, grâce à la brise du large qui abaissait sensiblement la température.

La demeure de Silk était un véritable palace. C’était un bâtiment de marbre à plusieurs étages, devant lequel s’étendait un grand jardin tiré au cordeau et flanqué d’arbres centenaires. Une allée dallée s’incurvait élégamment à travers les pelouses et menait à une colonnade gardée par des valets en livrée.

— C’est grandiose, nota Sadi en mettant pied à terre.

— Oui, c’est gentil, admit Silk d’un petit ton dégagé avant d’éclater de rire. À vrai dire, Sadi, c’est surtout destiné à impressionner les populations. Personnellement, je préfère les petites échoppes sordides dans des ruelles écartées, seulement le Melcène de base ne se prend pas pour la moitié d’un confetti, et il faut bien s’intégrer si on veut faire des affaires. Vous savez ce qu’on dit : en Drasnie, fais comme les Drasniens… Mais entrez, je vous en prie.

Ils gravirent une volée de marches, franchirent une porte imposante, traversèrent un vaste hall de marbre et suivirent Silk vers un escalier à double révolution menant aux étages.

— Le rez-de-chaussée est réservé aux bureaux, expliqua-t-il. Les appartements sont au premier.

— Quel genre d’affaires traite-t-on à Melcène ? s’enquit Durnik. Je n’ai rien vu qui ressemble à un entrepôt.

— Vous n’en verrez pas beaucoup, en effet, répondit le petit Drasnien en ouvrant la porte d’un vaste salon au sol couvert de tapis bleus. Tout se décide ici, bien sûr, mais les marchandises sont généralement emmagasinées sur le continent. À quoi bon les faire venir ici pour les renvoyer ailleurs ?

— Ça, évidemment, approuva le forgeron.

Le salon était fastueusement décoré : des canapés et des fauteuils leur tendaient les bras, disposés autour de tables basses. Des chandelles de cire brûlaient dans des torchères fixées aux murs lambrissés.

— Il est trop tard pour rôder dans les rues à la recherche de Zandramas, observa leur hôte. Je vous propose de manger un morceau, de dormir sur vos deux oreilles et nous nous remettrons en chasse, Garion et moi, demain matin à la première heure.

— C’est sûrement ce que nous avons de mieux à faire, approuva Belgarath en se vautrant dans un divan accueillant.

— Je peux vous offrir quelque chose à boire en attendant le dîner ? proposa Silk.

— Ah, tout de même, grommela Beldin qui s’épouillait la barbe, affalé dans un fauteuil.

Le petit Drasnien tira sur un cordon de soie.

— Apportez-nous du vin, ordonna-t-il au valet apparu comme par magie. Un petit assortiment de crus et de millésimes.

— Certainement, Votre Altesse.

— Vous n’auriez pas plutôt de la bière ? râla Beldin. Le vin me donne des brûlures d’estomac.

— Faites aussi monter de la bière pour ce petit délicat, reprit Silk. Et dites aux cuisines que nous serons onze à dîner, ce soir.

— Tout de suite, Votre Altesse.

Le serviteur quitta la pièce sur une courbette obséquieuse.

— Je suppose que les installations sanitaires sont à la hauteur du reste de la demeure ? risqua Polgara en ôtant la cape légère qu’elle portait en voyage.

— Enfin, Pol, tu t’es encore lavée hier, à Jarot, ronchonna Belgarath.

— Oui, Père, répondit-elle d’un ton rêveur. Je sais.

— Il y a une salle de bains dans chaque appartement, confirma Silk. Peut-être pas aussi luxueuse que celles du palais de Zakath, mais l’eau y mouille tout autant.

La sorcière le remercia d’un sourire et prit place sur l’un des canapés.

— Mais je vous en prie, mes amis, mettez-vous à votre aise, fit cordialement le petit homme au museau de fouine.

— Pensez-vous que vos agents à Melcène sachent ce qui se passe dans le vaste monde ? s’informa Belgarath.

— C’est évident.

— Je ne vois pas ce que ça a d’évident.

— Mon jeu préféré, depuis que je suis haut comme ça, est l’espionnage, Belgarath, et on ne se débarrasse pas facilement de ses vieilles habitudes. Mes gens ont toujours une oreille qui traîne, ça fait partie de leurs instructions.

— Et que faites-vous de tous les renseignements qu’ils recueillent ? s’enquit Velvet.

— Je les trie, répondit le petit homme au museau de fouine avec un haussement d’épaules. Je prends presque autant de plaisir à manier les informations que l’argent.

— Et vous les transmettez à Javelin, à Boktor, j’imagine ?

— Je lui en fais parvenir des bribes, par-ci, par-là, ne serait-ce que pour me rappeler à son bon souvenir.

— Oh, on ne risque pas de vous oublier, Kheldar. Jamais.

— Vous ne pourriez pas envoyer chercher un individu susceptible de nous donner les dernières nouvelles ? suggéra Belgarath. J’aimerais assez savoir ce que mijotent certaines personnes avec lesquelles j’ai perdu contact depuis un moment.

— Aucun problème.

Il sonna et un valet en livrée apparut aussitôt.

— Dites à Vetter de venir faire un tour par ici. C’est un ancien agent de Brador que nous avons débauché, expliqua Silk après le départ du serviteur. Il est très doué pour les affaires et la formation qu’il a reçue dans les services secrets en fait une recrue précieuse.

Le dénommé Vetter était un petit homme au visage en lame de couteau, affligé d’un tic à la paupière gauche.

— Votre Grâce m’a fait demander ? questionna-t-il respectueusement en entrant dans la pièce.

— Ah, Vetter ! s’exclama Silk. Je reviens d’un coin reculé et je voudrais que vous me mettiez un peu au courant de la situation.

— Ici, en Melcénie, Votre Grâce ?

— Disons la situation en général.

— Eh bien…, commença Vetter en mettant de l’ordre dans ses idées, il y a eu la peste à Mal Zeth. L’empereur avait fait fermer les portes de la ville pour empêcher l’épidémie de s’étendre, aussi aucune information n’a-t-elle filtré de la capitale pendant un certain temps, mais le mal a été vaincu et ils ont fini par rouvrir les portes. Les courriers impériaux se déplacent à nouveau librement dans toute la Mallorée.

« Il y a eu un soulèvement dans le centre de Karanda. Le fomentateur des troubles serait un ancien Grolim du nom de Mengha. Les Karandaques sont persuadés qu’il avait l’aide des démons, mais ces gens-là voient des démons derrière chaque événement un tant soit peu inhabituel. Il semblerait tout de même que la région ait été le théâtre de quelques manifestations surnaturelles. On n’a pas revu Mengha depuis un certain temps et les choses ont l’air de se calmer un peu. L’empereur a pris l’affaire assez au sérieux pour faire revenir son armée du Cthol Murgos afin d’écraser la révolte dans l’œuf.

— Savez-vous s’il a donné un contre-ordre depuis ? demanda Silk. Si ça se tasse à Karanda, il ne devrait plus avoir besoin d’y envoyer des hommes pour rétablir l’ordre.

— Les troupes sont toujours massées à Mal Gemila, confirma le Melcène en secouant la tête. On dit, à Mal Zeth, que l’empereur semble moins empressé de conquérir le Cthol Murgos. Il avait des raisons personnelles de livrer cette campagne, et il faut croire que ces impératifs ont perdu de leur urgence. En ce moment, il se préoccupe surtout de la confrontation imminente entre le Disciple Urvon et Zandramas la sorcière. La situation devient critique. Urvon souffre apparemment d’une forme d’instabilité mentale, mais ses subordonnés ordonnent d’importants mouvements de troupes dans la région, comme s’il se préparait un événement majeur. Zandramas fait aussi manœuvrer ses forces. Tout semble indiquer que l’armée impériale cantonnée à Mal Zeth ne devrait plus tarder à en sortir pour remettre tout le monde au pas. Il paraît que les caravanes de ravitaillement affluent à Maga Renn, comme si Kal Zakath avait l’intention d’en faire un camp de base.

— J’espère que vous avez su tirer parti de la conjoncture, lança très vite Silk, les yeux brillants d’avidité.

— Nous ne nous sommes pas trop mal débrouillés, Votre Altesse. Nous avons vendu aujourd’hui même une partie de nos stocks de haricots à l’Intendance militaire.

— À quel prix ?

— Une quinzaine de points au-dessus du prix d’achat.

— Prévenez tout de suite Kasvor, à Jarot, ordonna Silk en tiquant. Je lui ai dit de lâcher à treize. Le Consortium melcène nous a fait des appels du pied. Vous pensez que le cours a des chances de monter encore ?

Vetter tendit la main et la fit tanguer comme un bateau ballotté par les flots, traduisant son incertitude.

— Bien. Faites discrètement savoir que nous avons vendu à quinze et dites à Kasvor de s’en tenir à ce chiffre. Même si le cours monte jusqu’à seize, j’estime que nous aurons fait un joli bénéfice.

— Je m’en occupe, Votre Altesse. Il se prépare quelque chose en Dalasie, reprit l’homme en se rembrunissant. Nous ne savons pas encore quoi au juste, mais les Dais ont l’air très exaltés. Kell est ville interdite. Nous ne pouvons y envoyer personne afin de tirer l’affaire au clair, et comme tout ce qui se passe en Dalasie vient de Kell…

— Des nouvelles du Ponant ? intervint Garion.

— La situation est au point mort au Cthol Murgos. Kal Zakath a fait revenir ses généraux et une partie de ses forces à Mal Zeth. Il tient toujours les cités de l’est du pays, mais les campagnes se libèrent peu à peu. Rien n’indique que le roi Urgit profite de la situation. Il a d’autres chats à fouetter.

— Ah bon ? demanda Silk, intéressé.

— Il se marie. Avec une princesse de la Maison des Cthan, à ce qu’il paraît.

Soupir funèbre du petit Drasnien.

— Le roi Gethel du Mishrak ac Thull est mort. Son fils Nathel lui a succédé sur le trône. C’est un parfait incapable, et nous ignorons combien de temps il va tenir le coup. Nous avons appris que le Conseil d’Alorie s’était réuni à Boktor, poursuivit le Malloréen en se grattouillant pensivement le menton. Les Aloriens tiennent conseil une fois par an, mais ce qui est un peu inhabituel, c’est qu’ils se rencontrent traditionnellement à Riva. Par ailleurs, un certain nombre de monarques non aloriens y étaient conviés.

— Tiens donc ? fit Belgarath. Et qui ça ?

— Le roi des Sendariens, l’empereur de Tolnedrie et le roi Drosta du Gar og Nadrak. Le roi d’Arendie, qui était malade, s’était fait représenter.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? marmonna le vieux sorcier.

— Nous n’avons pas eu connaissance de l’ordre du jour, soupira Vetter, mais peu après, le Conseil a envoyé des diplomates en délégation à Rak Urga et ils auraient amorcé d’importantes négociations.

— Qu’est-ce qu’ils ont encore inventé ? grommela Belgarath, exaspéré.

— Je t’ai dit et répété de ne jamais laisser les Aloriens livrés à eux-mêmes, fit Beldin. S’ils ont la moindre occasion de faire des bêtises, tu peux être sûr qu’ils vont sauter dessus.

— L’or monte et la couronne malloréenne baisse, reprit Vetter. L’impériale melcène se maintient, mais le cours du diamant est tellement fluctuant que nous nous sommes complètement dégagés de ce marché. Voilà plus ou moins les dernières nouvelles, Votre Altesse. Vous trouverez un rapport détaillé sur votre bureau demain matin, à la première heure.

— Merci Vetter, répondit Silk. Ce sera tout pour l’instant.

L’homme s’inclina et s’éloigna sur la pointe des pieds.

Belgarath se mit à faire les cent pas en écumant de rage.

— Tu n’y peux rien, Père, fit Polgara. Alors à quoi bon t’énerver ?

— Et puis, ils ont peut-être une bonne raison d’agir comme ils le font, suggéra Silk.

— Quelle raison pourraient-ils bien avoir de négocier avec les Murgos ?

— Ça, je n’en sais rien, répondit le petit Drasnien en écartant les mains dans un geste évasif. Je n’assistais pas à ce fameux conseil. Peut-être Urgit leur a-t-il proposé une monnaie d’échange intéressante.

Le vieux sorcier se remit à jurer de plus belle.

Une demi-heure plus tard, Silk et ses invités se dirigèrent en procession vers la salle à manger et prirent place au bout d’une table qui eût aisément accueilli cinquante convives. On les régala d’un véritable banquet, servi sur une nappe immaculée par des serviteurs parfaitement stylés.

— Il faut absolument que vous me présentiez votre cuisinier, annonça Polgara alors qu’ils savouraient leur dessert. C’est un vrai cordon bleu.

— Je le paye assez cher pour ça, rétorqua aigrement Silk.

— Il me semble que vous pouvez vous le permettre, nota Durnik en embrassant du regard les couverts d’argent massif, la vaisselle incrustée d’or et l’ameublement luxueux.

— Je sais que c’est un peu ridicule d’entretenir un endroit pareil pour y descendre deux fois par an, convint le petit Drasnien en se calant confortablement au dossier de son fauteuil, mais c’est une question de standing, que voulez-vous.

— Peut-être Yarblek fait-il plus honneur à cette demeure ? hasarda Garion.

— Au contraire, rectifia Silk en jouant machinalement avec son gobelet d’argent. Nous avons un accord, tous les deux : il a carte blanche dans le monde entier, sauf en Melcénie. Il détonnerait, ici. Il tient à emmener Vella partout où il va, et son attitude scandaliserait ces braves Melcènes.

— C’est pourtant une bonne petite, remarqua Beldin avec un sourire radieux. Quand nous serons quittes de tout ça, j’envisagerai peut-être de me la payer.

— C’est répugnant ! fulmina Ce’Nedra.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? fit le bossu, déconcerté.

— On dirait que vous voulez acheter une vache !

— Non, si je voulais une vache, j’en achèterais une.

— On n’achète pas les gens.

— Bien sûr que si, voyons. C’est une Nadrake. Je l’offenserais gravement en ne lui proposant pas de la payer.

— Prenez tout de même garde à ses couteaux, mon Oncle, lui conseilla Polgara. Elle les manie avec une virtuosité de prestidigitatrice.

— Nul n’est parfait, conclut-il en haussant les épaules.

Garion eut du mal à s’endormir, cette nuit-là, bien que le lit qu’il partageait avec Ce’Nedra fût particulièrement confortable et moelleux. Il crut d’abord qu’il avait perdu l’habitude de dormir dans un vrai lit : il y avait des semaines, à présent, qu’il couchait à la dure, et ça n’aurait rien eu d’étonnant. Mais vers minuit, force lui fut d’admettre que le problème était ailleurs. Le temps passait inexorablement, le moment de la rencontre avec Zandramas se rapprochait à un rythme mesuré, implacable, et il en savait à peine plus qu’au début. Ils avaient assurément gagné du terrain sur elle ; ils ne devaient pas en être à plus d’une semaine, à présent, s’ils étaient bien renseignés, mais ils étaient toujours à la traîne derrière elle et ils ignoraient où elle les emmenait. Il invectiva mentalement l’auteur fou du Codex mrin. Il n’aurait pas pu l’écrire plus clairement, non ? Pourquoi avait-il fallu qu’il s’exprime dans ce langage énigmatique ?

— Parce que, sans ça, tu trouverais la moitié du monde en train de t’attendre sur le lieu de la rencontre, lui répondit la voix sèche qui lui parlait dans le secret de son esprit. Tu n’es pas seul à avoir envie de retrouver le Sardion, tu sais.

— Je pensais que vous étiez parti pour de bon.

— Oh non, je suis toujours là.

— Nous sommes encore loin de Zandramas ?

— A trois jours, à peu près.

Garion éprouva un soudain regain d’espoir.

— Ne t’excite pas trop, reprit la voix. Et ne fonce pas tête baissée derrière elle quand tu auras retrouvé sa trace. Tu as autre chose à faire, ici.

— Quoi donc ?

— Tu sais qu’il est inutile de me poser ce genre de question, Garion. Je ne peux pas te répondre, alors n’insiste pas.

— Et pourquoi ne pouvez-vous me répondre ?

— Parce que si je te révélais certaines choses, l’autre esprit serait libre d’en faire autant avec Zandramas. De lui dire, par exemple, où se situe l’Endroit-qui-n’est-plus.

— Vous voulez dire qu’elle l’ignore ? releva Garion, incrédule.

— C’est évident. Sans ça, elle y serait déjà, tu penses.

— Alors cette précision ne figure pas dans les Oracles ashabènes ?

— Assurément non. Fais bien attention, demain. Quelqu’un dira incidemment, devant toi, une chose très importante. Ne la laisse pas passer.

— Quelqu’un ? Qui ça ?

Mais la voix était déjà partie.

 

Lorsque Garion et Silk se mirent en route, le lendemain matin, le vent s’était levé et gonflait les pans de leurs longues robes d’un bleu éteint. Sur le conseil de son ami, Garion avait détaché l’Orbe de la poignée de son épée et la portait sous sa défroque.

— Les Melcènes n’aiment pas beaucoup qu’on se balade chez eux avec des armes, lui avait-il expliqué, et ta rapière n’est vraiment pas discrète.

Ils avaient préféré laisser leurs chevaux à l’écurie pour s’aventurer à pied dans les rues et se mêler à la population.

— Je te propose de commencer par le front de mer, suggéra Silk. Chacun des quais appartient à une association de commerçants, et si nous pouvions trouver où Zandramas a accosté, nous saurions à qui nous adresser pour en savoir davantage.

— Bonne idée, acquiesça laconiquement Garion en s’engageant à grands pas vers le port.

— Hé, ne fonce pas comme ça !

— Mais je ne fonce pas.

— Tu vas trop vite, insista le petit homme. À Melcène, on marche posément.

— Je vais te dire, Silk, je me fiche pas mal de savoir ce que les gens du coin penseront de moi. Je ne suis pas ici pour perdre du temps.

— Ecoute, Garion, reprit son ami en le retenant fermement par le bras, nous sommes sûrs que Zandramas et son acolyte sont venus ici. Elle sait que nous lui courons après, et à Melcène comme ailleurs, il y a toutes sortes de gens qui ne reculent devant rien pourvu qu’on y mette le prix. Ne leur facilitons pas la tâche en attirant l’attention sur nous.

— D’accord, soupira Garion. Je ferai ce que tu me diras.

Ils marchaient avec une lenteur exaspérante dans une large avenue lorsque, tout à coup, Silk s’arrêta net et étouffa un juron.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’inquiéta le jeune roi de Riva.

— Le type, là, droit devant nous – celui au nez de lutteur de foire – c’est un des agents secrets de Brador.

— Tu en es sûr ?

— Depuis le temps que nous jouons au chat et à la souris, ce serait malheureux… Enfin, il n’y a plus rien à faire, il nous a vus. Advienne que pourra.

Il bomba le torse et repartit comme si de rien n’était.

Le gaillard, un homme à l’appendice nasal tourmenté, s’avança à leur rencontre et leur barra le chemin.

— Bonjour, Prince Kheldar, fit-il avec une légère inclinaison du buste.

— Tiens, Rolla, répondit sèchement le petit Drasnien.

— Et Sa Majesté, poursuivit le dénommé Rolla en gratifiant Garion d’une profonde révérence. Nous ne nous attendions guère à vous revoir ici, en Melcénie. Brador sera très surpris.

— Il nous doit une fière chandelle, lâcha Silk. Un homme que plus rien ne surprend a vite fait de sombrer dans un optimisme béat.

— L’empereur en a beaucoup voulu à Sa Majesté, reprit l’autre en braquant sur Garion un regard réprobateur.

— Il s’en remettra, ne vous en faites pas.

— En Mallorée, Majesté, c’est celui qui offense Kal Zakath qui a des raisons de s’en faire.

— Nous vous dispensons de vos menaces, Rolla, rétorqua Silk d’un ton peu amène. Si Sa Majesté ici présente s’avisait que votre rapport au chef du Département de l’Intérieur risque de lui être préjudiciable, il lui serait aisé de faire en sorte que vous ne l’écriviez jamais. Sa Majesté est alorienne, je vous le rappelle, et vous savez comme les Aloriens peuvent être soupe au lait.

Le gaillard recula d’un pas, l’air pas plus rassuré que ça.

— Au plaisir, Rolla, lança Silk en guise d’adieu.

Il entraîna Garion. Lequel ne put s’empêcher de remarquer, avant de s’éloigner, la mine pensive de l’homme au nez cassé.

— J’adore faire des misères à ces gros bras, gloussa le petit Drasnien.

— Il ne te faut pas grand-chose pour être heureux, commenta Garion. Tu sais que quand son rapport parviendra à Mal Zeth, Zakath dépêchera dans la région des hordes chargées de nous ramener morts ou vifs ?

— Tu veux que je retourne lui clouer le bec à tout jamais ?

— Évidemment pas !

— C’est bien ce que je pensais. Alors si nous ne pouvons rien y faire, à quoi bon nous inquiéter ?

En arrivant au port, Garion serra plus fermement l’Orbe dans sa main. La pierre exerçait parfois une violente traction sur l’épée de Poing-de-Fer, et il ne tenait pas à ce qu’elle lui échappe. Ils suivirent les quais en remontant vers le nord, les narines chatouillées par l’air piquant de la mer. Les eaux du port de Melcène étaient étrangement propres, comparées à celles de la plupart des villes portuaires du monde, où flottaient généralement des tombereaux de détritus.

— Comment font-ils pour que l’eau reste si claire ? s’étonna Garion.

— Ceux qui sont pris à jeter des saletés dans le port sont frappés d’une lourde amende, répondit Silk. Les Melcènes sont des maniaques de la propreté. Des employés munis de filets patrouillent en barque le long du front de mer et ramassent tous les déchets flottants. C’est aussi une façon de lutter contre le chômage. Ce sale boulot est confié en priorité aux demandeurs d’emploi qui refusent systématiquement les travaux réguliers, poursuivit-il avec un grand sourire. Quelques jours passés dans une barque pleine d’immondices et de poissons crevés ont pour étrange effet d’accroître considérablement leur zèle.

— Ça c’est une idée de génie ! Je me demande si…

Tout à coup, l’Orbe devint brûlante dans sa main. Il écarta légèrement les pans de sa robe pour la regarder. Elle brillait d’un vilain rouge terne.

— Zandramas ? risqua Silk.

— Non, le Sardion, rectifia Garion en secouant la tête.

— Cruel dilemme, non ? Qui devons-nous suivre, le Sardion ou Zandramas ? fît le petit homme en se tiraillant nerveusement le nez.

— Zandramas, répondit le jeune roi de Riva sans hésiter. C’est elle qui a mon fils.

— Comme tu voudras, acquiesça Silk en haussant les épaules. Bon, nous arrivons au dernier quai. Si nous ne retrouvons pas sa piste ici, nous irons voir du côté de la porte nord.

Ils passèrent devant l’ultime jetée sans autre manifestation de l’Orbe.

— Et s’ils étaient allés vers l’une des autres îles ? hasarda Garion en se rembrunissant.

— Il aurait fallu qu’ils changent de cap une fois en mer. Il y a des tas d’endroits où un bateau peut mouiller l’ancre, sur cette côte. Allons jeter un coup d’œil à la porte nord.

Ils repartirent dans les rues à la même allure de tortue. Ils avaient à peine parcouru quelques pâtés de maisons que Silk pressa le bras de Garion en poussant un gémissement de bête blessée.

— Tu vois le poussah en robe grise qui vient vers nous ? C’est le vicomte Esca, un gros bonnet du Consortium melcène. Je ne vais jamais arriver à m’en dépêtrer.

— Dis-lui que nous avons un rendez-vous.

— Autant pisser dans un violon. Les Melcènes n’attachent pas au temps la même importance que nous.

— Prince Kheldar ! Je vous tiens enfin ! s’exclama le bonhomme en roulant vers eux comme une barrique. Je vous cherchais dans toute la ville !

— Vicomte Esca, fit le petit Drasnien avec un signe de tête.

— Nous avons, mes confrères et moi-même, respectueusement admiré votre récente intrusion sur le marché des biens de consommation courante, reprit l’obèse.

Silk plissa les yeux d’un air rusé et Garion vit frémir son long nez pointu, puis il arbora une expression affligée.

— C’était une erreur, en réalité, mon cher vicomte, dit-il d’un ton funèbre. Il n’y a pas beaucoup d’argent à gagner dans des produits aussi encombrants que les denrées agricoles.

— Êtes-vous au courant de l’évolution du marché ? s’enquit l’autre d’un ton neutre, le visage rigoureusement inexpressif mais les prunelles étincelantes de convoitise.

— Pas vraiment. J’étais dans le nord du pays et je n’ai guère eu le temps d’en parler avec mon agent. Il avait pour ordre de saisir la première opportunité qui s’offrirait, même si nous devions vendre à perte. J’ai besoin de mes entrepôts, et ils sont pleins à craquer de haricots.

— Eh bien, eh bien, fit le bonhomme en se frottant les mains, je vais en parler à mes associés. Il se pourrait que nous soyons en mesure de vous faire une modeste proposition.

— Je ne vous laisserai jamais faire ça, Esca. Il n’y a pas un pélot à gagner, sur ce marché. Je préférerais que ce soit un étranger qui paye les pots cassés, pas un ami comme vous.

— Vous savez, mon cher Kheldar, se récria l’autre d’une voix stridente, proche de l’hystérie, nous ne cherchons pas le profit immédiat. Si nous achetons, ce serait plutôt dans d’optique d’une spéculation à long terme.

— Eh bien, fit Silk d’un air dubitatif, tant que vous êtes bien conscient des risques de l’opération…

— Oh, nous le sommes, nous le sommes, répéta avidement le gros patapouf.

— Si vous y tenez absolument, vous n’avez qu’à faire une proposition à Vetter. Je compte sur vous pour ne pas abuser de la situation.

— Certes, Kheldar, certes, fit l’homme d’une voix agonisante, les bajoues ruisselantes de sueur. Il faut que j’y aille, à présent. Des affaires pressantes à régler, vous comprenez.

— Je vous en prie, susurra le petit Drasnien.

L’obèse s’inclina précipitamment et s’éloigna d’une démarche de canard, à une vitesse stupéfiante.

— Je l’ai ferré ! gloussa Silk. Maintenant, je vais laisser à Vetter le soin de le tirer de l’eau.

— Tu ne pourrais pas penser à autre chose, pour une fois ? protesta Garion.

— Bien sûr que si, mais nous étions pressés et nous n’allions pas l’écouter palabrer toute la matinée. Bon, on y va ?

— Et si Zandramas n’avait pas mis les pieds en ville ? reprit Garion, en proie à une subite angoisse.

— Alors nous prendrions nos chevaux et nous explorerions la côte. Elle a bien touché terre quelque part.

La foule était sensiblement plus dense vers la porte nord de la ville. Il y avait davantage de voitures et de cavaliers, et les piétons qui marchaient ordinairement à un pas de sénateur pressaient l’allure. Garion et Silk furent obligés de se frayer un chemin dans la populace à coups d’épaules.

— Toujours rien ? demanda le petit Drasnien.

— Pas encore, répondit le jeune roi de Riva en affermissant sa prise sur la pierre où palpitait la vie.

Puis, alors qu’ils croisaient une petite rue, il reconnut la traction familière.

— Ça y est ! annonça-t-il. Elle est passée par ici. Elle est sortie de cette rue, ou elle est entrée dedans, je ne peux pas encore le dire.

Il tenta de faire quelques pas dans la rue, mais l’Orbe n’était manifestement pas d’accord. Il fit demi-tour et rejoignit son ami au museau de fouine. La traction régulière du joyau vivant l’emmena près de la porte.

— Elle est sortie par là, déclara-t-il comme ils approchaient de l’arche de pierre.

— Très bien, conclut Silk. Retournons chercher les autres. Nous allons peut-être enfin savoir ce que Zandramas est venue faire à Melcène.

La sorciere de Darshiva
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